Quelques
semaines avant le bicentenaire
de la vente de la Louisiane
aux Etats-Unis en 1803 par Napoléon
Bonaparte, le colloque international
“George Sand et les Empires
Littéraires”, réunit
un nombre important de chercheurs
français, italien, japonais,
irlandais et américains
près du Vieux Carré.
Harmonieusement organisé
par Anne McCall de l’université
de Tulane, qui fut discrètement
très attentive à
tout, ce colloque brilla par
la haute tenue des interventions
classées sous différentes
rubriques impériales:
celle des pays étrangers,
celle de l’esprit, puis
les mouvements de résistance
contre leur oppression par certaines
grandes figures du temps et
dans les romans sandiens. Trois
séances plénières
sont à souligner.
Nicole Mozet (Paris VII) observa
le premier rang occupé
par George Sand dans l’Empire
des Lettres au XIXe siècle
et une disparution posthume
au XXe. A l’audace du
premier pas et la notoriété
de Sand dans la prose, Nicole
Mozet souligne l’obstination
de l’écrivain et
son oeuvre abondante dont le
nombre de volumes est comparable
à celui de La
Comédie humaine.
Par la diffusion de son oeuvre
complète, Sand essaya
bien de la faire lire à
un public peu fortuné
mais l’abondance de ses
récits lui aurait nui
ainsi que son appellation d’écrivain
régionaliste.
C’est au Centre de Recherches
sur les Femmes, à l’université
de Tulane, que Janet Beizer
(Harvard) nous développa
en anglais, sous le titre de
“George Sand and the Empire
of Family”, la thèse
des romans champêtres,
symboles de la lutte politique
après la répression
de la révolution de 1848.
La chanson du laboureur met
en scène la nature, les
saisons. Pour Sand, l’oeuvre
du paysan est supérieure
à celle de l’artiste.
La petite Fadette magicienne
révolutionnaire, le mariage
de François le Champi
avec sa tutrice , l’atmosphère
troublante de la Mare au Diable,
tout cela souligne les malaises
du moment et l’ambiguïté
des relations familiales autant
que politiques. Les pastorales
sont un art d’une critique
très fine en temps de
révolution, le chanvreur
est aussi un chanteur qu’il
nous faut écouter. Sa
mélodie est une Marseillaise
déguisée.
L’excursion à la
plantation Laura nous fut préparée
par Doris Kadish (Université
de Georgia à Athens)
dans la troisième séance
plènière. A l’aide
de diapositives, nous prîmes
connaissance de la famille Lacoul
et du rôle de ses femmes
fortes, âpres au gain
et esclavagistes, du conflit
créole et anglophone
après la vente de la
Louisiane et durant la guerre
de Sécession. Notons
que le mot “créole”
se réfère aux
générations françaises
nées en Louisiane et
non pas au métissage.
L’épopée
de cette famille intéressa
si fort que certains d’entre
nous voulurent après
le colloque, en savoir plus
sur ce conflit de langue , de
race, et mode de vie de maîtres
et esclaves en s’inscrivant
à une excursion de plus
de deux heures concernant la
maison créole d’hiver,
au coeur même du Vieux
Carré. Visite recommandée.
Le corpus des sessions était
réparti en différentes
rubriques. Celle des “Territoires
étrangers: fantaisies
et réalités”
présidée par Raymonde
Bulger, nous permit d’entendre
Pratima Prasad, Simone Balazard,
Thelma Jurgrau et Bernard Hamon
qui nous firent voyager dans
l’île Bourbon chez
Indiana, en Algérie avec
Maurice, dans le Mississippi
avec le théâtre
de George Sand et en Autriche
durant la guerre de 1866. Dans
la catégorie “Des
Empires et de l’Indépendance”
présidée par David
Powell, Catherine Mariette-Clôt,
Gilbert Chaitin, Caroline Jumel,
Philippe Régnier, nous
emmenèrent dans l’empire
de la volonté, de la
politique du roman à
thèse, et parlèrent
du malaise sociopolitique et
des pratiques sandiennes de
l’indépendance,
de Pierre Leroux au Prince Napoléon.
“Les Représentations
de Résistance”
présidée par Martine
Reid, furent étudiées
par Catherine Masson, Jacinta
Wright, Annabelle Rea et Michèle
Hecquet, avec le paupérisme
à la scène, le
bandit révolutionnaire,
l’adoption, motif contre
le règne de la famille
bourgeoise, et la figure de
Jappeloup dans Le péché
de Monsieur Antoine.
Le vendredi, la session
des “Femmes Impériales”
était parallèle
à celle sur les “Impératifs
des genres”, session présidée
par Lauren Fortner dans laquelle
Nathalie Buchet Rogers, Nigel
Harkness, Aimée Boutin,
Damien Zanone intéressèrent
l’audience en parlant
de Valentine, des hommes
et de leur parole d’honneur,
de La Reine Mab et de
Corambé et l’empire
sans limite du roman. Susan
McCready présidait l’autre
session. Florence Vatan, Shawn
Morrison, Laura Colombo, Lucy
Schwartz y parlèrent
de George Sand et Louise Colet,
de La ville noire et
de son espace féministe
sous Napoléon III, de
la politique des femmes sous
le Second Empire et d’une
prose anti-napoléonienne
avec Quintilia Cavalcanti. Présidée
par Annabelle Rea, la session
des “Empires critiques”
souligna l’empire de la
poésie ouvrière
étudié par Christine
Planté, nous donna un
converti sandien avec John T.
Booker et sa critique de l’empire
d’Indiana. Martine Reid
et Shira Malkin nous parlèrent
d’une réalité
perdue: le folklore de La
petite Fadette et de la
dette envers Sand en ce qui
concerne l’impérialisme
du théâtre. “Transmissions,
traductions et transferts”,
présidée par Maryline
Lukacher, nous fit entendre
Isabelle Naginski dans “Lélia,
filiations invisibles”.
Puis Françoise Massardier-Kenney
et Gretchen VanSlyke nous révélèrent
la difficulté de conserver
la simplicité de la prose
sandienne dans les traductions
en anglais. “Vues d’ensemble”
fut présidée par
Isabelle Naginski. Des diapositives
présentées par
Nicole Savy nous préparèrent
à la prochaine exposition
Sand au Musée de la Vie
Romantique à Paris de
juillet à octobre 2004.
Catherine Nesci nous fit entrer
dans la littérature panoramique
du Diable à Paris
, en soulignant le regard éthique
et l’écriture du
droit chez Sand.
Le samedi, une deuxième
session sur les “Représentations
de résistance”
présidée par Jenny
Sheppard, donna la parole à
Martine Watrelot sur le campagnonnage,
à Julia DiLiberti sur
le voyage dans le crystal, Haruko
Nishio dans la représentation
du masque dans le monde romanesque
de Sand et Ruth Capasso sur
La Coupe, monde à
part. Les deux sessions finales
sur “Dominion Domination”
et Désirs régnants”
présidees par Nancy Rogers
et Mary Anne Garnett, furent
à nouveau parallèles.
Dans la première, David
Powell nous parla de l’Uscoque
avec projection de peintures,
Rosemary Lloyd des Maîtres
sonneurs et de la réponse
de Sand à l’Empire
tandis que Maryline Lukacher
analysa l’empire des sens
dans Leone Leoni et
Mary Rice-Defosse l’empire
des maîtres et esclaves
dans Monsieur Sylvestre.
Alexandra Wettlaufer, Hollie
Harder, Mary Jane Cowles et
Anne-Marie Baron présentèrent
la place du fils dans Elle
et lui, l’économie
du désir dans François
le Champi et la domination
du biographique dans les films
consacrés à Sand.
La convivialité fut grande
pendant les petits déjeuners
et les pauses café, l’élégant
et délicieux buffet de
hors-d’oeuvre de l’université
de Tulane après la séance
plènière de Janet
Beizer et le banquet du samedi
soir. Bien des participants
avaient été reçus
à leur arrivée
à une reception de pré-ouverture
du colloque le mercredi soir
chez nos hôtes Anne McCall
et Alain Saint-Saëns. La
plupart eurent aussi l’occasion
de flâner dans le Vieux
Carré, tout près
de notre hôtel, d’écouter
du jazz dans l’authentique
Preservation Hall où
les amateurs se tiennent debout
ou assis au ras du sol aux pieds
des musiciens de la vieille
école. La Nouvelle Orléans
est le berceau du jazz. L’enthousiasme
pour le café-restaurant
chez Maman (Mother’s)
à deux pas de l’hôtel,
ne connaîtra jamais plus
de bornes. Les Français
furent ravis de cotôyer
toutes les catégories
d’Américains dans
ce petit bistro d’une
simplicité extrême,
aux petits déjeuners
copieux pendant lesquels on
lit son journal ou bavarde au
sujet du dernier match de foot,
aux repas new-orléanais
d’écrevisses à
l’étouffée,
de crabes ou de poisson-chats.
Les participants d’outre-mer
goûtèrent l’atmosphère
à la bonne franquette
de cette ville qui fut française
il y a plus de deux cents ans
et conserve encore un charme
exotique contagieux au rythme
syncopé de jazz et à
la fois une ambiguïté
paradoxale de division et d’harmonie
de race, de quartier, de langue,
de dominance et de liberté,
vu l’aspect un peu canaille
et très cosmopolite de
la rue Bourbon.
Cordialement dans l’esprit
sandien avec nos remerciements
pour le prodigieux travail d’Anne
McCall, notre si aimable hôtesse.
Je vous bige, comme disait George
Sand.
Raymonde A.Bulger.
Nous tenons à remercier
Michèle Hecquet, la responsable
de la revue des Amis de George
Sand, de nous avoir permis de
reproduire ce compte rendu qui
a paru dans le numéro
de 2003 (nouvelle série
n. 25).
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